Des cons authentiques

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Le Syndicat de la Magistrature a créé un mur des cons, considéré par ses dirigeants comme un exutoire au mauvais traitement que subiraient les magistrats. A la différence du dîner du même nom (1), ce n’est pas pour rire gentiment des imbéciles et des autres benêts, mais pour accabler sans jugement préalable ceux qu’ils rendent coupables de ne pas penser comme il faut.

Ces dénonciateurs devraient méditer sur les heures sombres de la Terreur… Heureusement, Robert Badinter a fait démonter la guillotine et la République mature garanti de vivre en démocratie. Le propre de ce régime faillible c’est que les cons, aussi, sont admis dans le débat public, ce qui le rend plus propice à l’esprit critique que le communisme sûr de lui et que le fascisme obtus. Aucune civilisation, aussi élevée soit-elle, n’a réussi à éradiquer la connerie. Les seuls régimes qui suppriment tout sont totalitaires et constituent des conneries criminelles en soi. Alors il ne reste que l’élection démocratique et salvatrice comme piège à cons pour rendre ces derniers minoritaires. Les juges syndiqués, héritiers libertaires de ceux qui souhaitaient “la mort aux cons” le savent depuis que le Général leur a répondu : “vaste programme !”. Mais ils se sont comportés comme ceux qu’ils dénoncent.

Pour éviter la tendance majoritaire qui conduirait à la bêtise généralisée, Il faut sans cesse faire progresser la nature humaine pour réduire les effets nocifs que la connerie a sur la vie en société. Comme l’erreur, elle est innée. Cette lutte de l’espèce ne passe pas par un tribunal populaire mais par l’éducation, acte politique et socratique qui consiste à apprendre sans cesse à savoir et à être, pour édifier des individus développés et épanouis.

Yvon Audouard, qui a consacré deux livres à ce sujet reste pessimiste : “Sans espérer que la connerie disparaisse un jour complètement de l’être humain, j’ai longtemps imaginé que le rôle de l’intelligence était de mobiliser ses ressources pour empêcher sa rivale de prendre le pouvoir ; cette certitude n’a cessé de se fissurer au contact des réalités contemporaines, et j’ai aujourd’hui la pénible impression que l’intelligence se met chaque jour davantage au service de la connerie” (2).

Les cons traînent en bande et l’on est toujours à la merci d’un con isolé et opiniâtre. Ils peuvent être jeunes ou vieux, petits ou grands. Audiard nous a appris que c’est parce qu’ils osent tout qu’on les reconnaît (3). Quand la connerie n’est pas trop grave, il ne reste que la compassion nourrie par l’espérance pour la tolérer ou pour l’absoudre. Tout en redoutant les cons de haut rang, Brassens chantait : “quand les cons sont braves… ce n’est pas très grave” (4). Mais la connerie peut être méchante et persistante quand les sales cons d’un camp affrontent sans clairvoyance les sales cons du camp d’en face. Pour sortir des querelles qu’ils nourrissent, on a besoin des plus braves, puisqu’ils le sont moins que les autres. Mais avant Audouard, le même Brassens a bien désespéré de détrôner leur roi.

Personne n’a envie d’être pris pour un con mais cela arrive quand on en rencontre qui le sont plus que soi pour le faire sentir avec insistance. C’est ainsi qu’après le match qui a vu le Castres Olympique aller en demi-finale, je suis tombé sur une bande de l’espèce hargneuse et syndicale, de beaux spécimens qui depuis bientôt trente ans n’ont eu de cesse de me faire sentir que je n’étais pas des leurs. Sur ce sujet, je suis bien d’accord, car ils étaient encore des idiots staliniens quand je démarrais ma carrière de jobastre de droite : proches du Parti Communiste et de la CGT, ils soutenaient aveuglément ceux qui gardaient le mur de Berlin, le mur le plus con qui soit. Fin 1989, pendant que nous tapions sur le mur, ils contribuaient en silence à la répression de la résistance à la connerie d’un état prétendument démocratique et populaire.

Finalement, chez les cons tout est affaire de nuance et l’utilisation de ce mot dépend de l’intonation que l’on met à le dire et des adjectifs que l’on choisit pour le qualifier. Jean Cros, sculpteur à Lacrou-zette, me confia en 1986 qu’il avait de l’affection pour “les cons authentiques”. Depuis, j’essaie de rester authentique à défaut de me départir de cette tare originelle, qui, comme le pêché éponyme, frappe l’humanité dès la naissance. On peut passer sa vie à être moins con que la moyenne et s’appliquer à faire baisser cette dernière sans craindre d’être un con qui a des états d’âmes, ce que je tente dans ces colonnes en continuant de croire que même si un monde sans cons n’existe pas, une monde meilleur est possible. Vaste programme n’est-ce pas ?

Richard Amalvy

(1) Francis Veber, Le dîner de cons, 1993.
(2) Yvan Audouard, La connerie n’est plus ce qu’elle était, Plon, 1993.
(3) Michel Audiard, dialogues des Tontons flingueurs, 1963
(4) Georges Brassens, Quand les cons sont braves.