Vive l’Algérie libre !

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Le drapeau algérien flottant au dessus de la baie d’Oran depuis l’ancien fort espagnol de Santa Cruz. Photo © Richard Amalvy.

Abdelaziz Bouteflika, président de la République algérienne, a décidé de se présenter pour un cinquième mandat, malgré son état de santé défaillant. Le scrutin est prévu pour le 18 avril prochain. Aujourd’hui encore, 1er mars, le peuple est dans la rue pour dire non. Voici le point de vue de Richard Amalvy.

Excédés de voir à sa tête un vieillard muet et paralysé depuis 2013, homme affaibli aux mains d’un entourage prévaricateur, le peuple, désireux de changer de destin, est descendu dans la rue vendredi dernier, jour de prière, pour affronter courageusement et de manière pacifique les interdictions de manifester. Il y est encore aujourd’hui, dans les 48 wilayas. Comme ailleurs, les réseaux sociaux forment l’espace démocratique où se forge l’espérance. Car la presse, qui est taquine dans ce pays, est sous surveillance. Elle subit l’ire du régime, comme le commente le directeur du bureau Afrique du Nord de Reporters Sans Frontière : « Les autorités algériennes ne se contentent plus des innombrables pressions économiques et judiciaires sur les journalistes et les médias. Désormais, ils agressent, arrêtent les journalistes et empêchent les informations de circuler ».

J’aime l’Algérie. Mon cœur bat pour ce pays. Mon grand-père, premier maire musulman de sa commune, a été assassiné en avril 1962 pour avoir cru, comme son ami Ferhat Abbas que : « La République algérienne, édifiée par les uns et les autres, pouvait dans les meilleures conditions, multiplier les richesses du pays, assurer son développement et sa prospérité et guérir ses blessures » (1). Abbas, homme sage et de compromis, fut le chef de l’État algérien naissant. En 1963, il dénonça la soviétisation et le « gauchisme effréné » du président Ben Bella qui le jeta en prison.

La désespérance du peuple

Las, dès l’indépendance, les modérés ont été éliminés ou exclus par les plus radicaux. Et Bouteflika fut un jeune apparatchik efficace en la matière : membre du clan d’Oujda, inséré dans l’appareil administratif de l’armée des frontières du colonel Boumédiène, il devint par trois fois, et dès 26 ans, ministre de Ben Bella, qui, en mai 1965, lui retira son portefeuille des Affaires étrangères. Cet événement précipita le coup d’état au terme duquel Boumédiène devint le nouveau raïs pour annoncer un « redressement révolutionnaire ». Rien que ça, pour masquer une dictature. Trois après l’indépendance. Merde.

Pour que ce pays devienne indépendant et démocratique des proches ont perdu leur liberté. Leur engagement a été mal payé par ceux qui se sont accaparé le pouvoir. Outre les militants indépendantistes, je pense aussi aux conscrits français qui ont fait une guerre pour rien.

Si l’Algérie est indépendante depuis 1962, le peuple algérien ne l’est pas, soumis par la puissance du FLN qui continue de trafiquer les scrutins, et qui a fait de l’histoire officielle un outil de propagande au dépend de la vérité nécessaire à l’érection d’une nation libre. Instrumentalisant la colonisation française pour cacher ses égarements et ses turpitudes, le régime a tout d’abord abîmé l’outil agricole laissé par les colons – donc honnis par principe –, en le déclassant au profit d’une industrialisation lourde et laide, de type soviétique. Dilapidant la rente pétrolière et gazière au détriment des investissements d’avenir, il a oublié sa principale richesse : la jeunesse, qui en 1988 a déjà donné des signes d’impatience à l’occasion de la révolution dite « de la semoule ». En conséquence, l’avènement du Front Islamique du Salut, fin 1991, fut effrayant. Le président démissionnaire Chadli Bendjedid assigné à résidence, les généraux du Haut Conseil de Sécurité annulèrent les élections, mi janvier 1992, craignant à juste titre ce que le régime n’avait pas pu prévenir : la radicalisation du peuple à cause de sa désespérance.

Réconcilier les algériens avec leur histoire

Aujourd’hui, ce risque est plus puissant encore, poussé par l’idéologie salafiste qui pénètre les esprits les plus accablés, et d’autant plus que les problèmes apparus en 1988 n’ont pas été réglés : rêvant d’émancipation, la génération des algériens nées dans les années 80 et 90 est tout aussi désespérée que la précédente. Non soutenus, les cerveaux fuient le pays, au Canada, en France, et partout ailleurs où il est possible de s’accomplir dans toutes les dimensions de son être.

L’Algérie doit se réconcilier avec elle-même et se libérer de ceux qui lui cachent la vérité depuis la révolution. Elle doit ouvrir ses bibliothèques, laisser vivre les récits anciens, restaurer ses monuments, donner aux intellectuels la capacité d’investiguer tout ce qui contribue à la pacification des consciences. «  Ne mourra jamais un peuple, qui malgré l’oppression et l’occupation cultive ses traditions, sa langue et sa culture », a écrit l’émir Abd El-Kader, figure emblématique pour laquelle le régime n’a jamais eu de grande affection. Quand l’occupation n’est plus coloniale mais qu’elle procède du système politique en place, il faut une colère puissante pour que le peuple trouve la force d’un soulèvement collectif, oubliant le danger pris à titre individuel. Je voudrais que cette pensée d’Abd El-Kader donne de l’ardeur à ceux de mes proches qui sont engagés dans les manifestations, pensant à la conception émancipatrice de la culture du sociologue brésilien Paolo Freire : « La culture, c’est la manière dont un peuple construit sa propre histoire ».

La peur, c’est fini

Pour l’instant, le peuple doit résister au chantage à la guerre civile émis par le Premier ministre Ouyahia, ce qui fait dire à Ali Benflis, ancien Premier ministre, fondateur du parti Talaie El Hourriyet (Avant-garde des libertés), et candidat potentiel : « Aujourd’hui, en tant que simple citoyen, fils de chahid, je suis parmi le peuple algérien pour dire que je suis contre le 5e mandat. Le discours qui tend à nous faire peur est complètement dépassé. La peur, c’est fini ! ». Co-fondateur de la Ligue algérienne des droits de l’Homme en 1987, Benflis a, comme Garde des Sceaux de Bendjedid, fait progresser l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Je prie pour tous ceux que j’aime dans cette Algérie généreuse, belle et vaste. Qu’ils soient à la hauteur de ce défi culturel. Mais j’ai peur pour le peuple algérien. Va-t-il être en mesure de se libérer en un printemps ? D’ici mi-avril, nous verrons ce qu’il advient.

Vive l’Algérie libre ! Et comme toujours… Inch’Allah.

Richard Amalvy

(1) Autopsie d’une guerre: l’aurore, Ferhat Abbas, Éditions Garnier, 1980, p. 325

Manifestation à Paris du collectif Algérie Debout, place de République, dimanche 3 mars de 12h00 à 15h00.