Vous avez dit : «rance» ?

Nous sommes quotidiennement informés des tribulations du Premier ministre, se multipliant en campagne électorale permanente à l’approche des élections cantonales. Comme un homme en détresse appelant au secours, dans une crise d’angoisse suraiguë, il a affirmé : « J’ai peur que mon pays ne se fracasse contre le Front National ! »

Le déferlement de haine accompagné de gesticulations rappelle des pages très sombres et peu glorieuses de notre histoire. « Non à cette droite réactionnaire, révisionniste, colonialiste et raciste ». Ce qui est excessif est insignifiant…

Outre que ces vieilles méthodes d’aller juste avant les élections caresser dans le sens du poil les électeurs, cela devient contre-productif. N’y a-t-il rien d’autre à faire à Matignon pour que le Premier ministre passe ses journées à braquer les populations contre le FN, qualifié de « rance » et « triste » ? Et comment décompter tout cela dans les frais de campagne des candidats ? Battre les estrades des meetings partisans, en invectivant les citoyens qui osent ne pas penser comme lui, ce n’est pas de la politique ! C’est de la petite cuisine, après le tripatouillage/découpage électoral et une réforme des Conseils départementaux même pas achevée ! Et puis, M. Valls a une arrière-pensée qui ne l’honore guère : plus le FN, auquel il fait un pont d’or, sera haut, plus, il l’espère, la droite baissera. C’est pathétique !

Sur ces entrefaites, du fond de la Bretagne, à Saint-Brieuc, il a, sur le ton du Robespierre de la Convention, lancé l’anathème contre Robert Ménard, le maire de Béziers, dont le Conseil Municipal vient de débaptiser la rue du 19 mars 1962 pour l’appeler désormais « rue du Commandant Hélie Decroix de Saint-Marc ». Il s’agit, pour ceux qui l’ignorent, d’un des plus jeunes résistants de France, déporté à Buchenwald d’où il fut libéré agonisant, puis parti avec l’armée française en Indochine où il dut, sur ordre de ses supérieurs, abandonner à la mort des villageois qui l’avaient rallié. Il ne voulait pas que la même tragédie se renouvelât en Algérie (et elle s’est renouvelée !). C’est pourquoi il rejoignit le putsch des généraux, ce qui lui valut de la prison, avant le pardon de de Gaulle et une heureuse réhabilitation. « Tu as fait un mauvais choix parce que tu as échoué » lui dit un jour un ami, à qui il rétorqua  : « Je connais des réussites qui vous font vomir »…

La nostalgie, c’est « rance », c’est « antirépublicain », aux yeux de Manuel Valls, membre de la longue cohorte des moralisateurs péremptoires. « La nostalgie, et notamment la nostalgie de l’Algérie Française n’apporte rien de bon ». Non, M. Valls ! Le passé fait ce que nous sommes aujourd’hui. Une « nation » (mais le terme ne vous plaît guère) se construit sur les fondations de son Histoire. Vous qui êtes devenu français à vingt ans, pouvez-vous rayer le passé ? Est-ce rance d’évoquer la plaie au cœur de tant d’hommes chassés de leur pays où sont enterrés leurs arrière grands-parents ? Et vous même appelleriez-vous aussi « rance » le fait de rappeler l’exil de vos compatriotes révolutionnaires espagnols de la « Retirada », que la France, y compris le Béziers de M. Ménard, a accueillis parce qu’ils fuyaient le régime de Franco ?

Les fantômes de la guerre d’Algérie reviennent une fois encore hanter le débat français, trop souvent entaché d’une culpabilisation post coloniale. Le problème vient aussi du choix du 19 mars pour commémorer la fin de la guerre d’Algérie, choix refusé par les rapatriés, les harkis et plusieurs associations, hormis celle qui est d’obédience communiste. Ce 19 mars ne fut pas la fin de la guerre, mais le début de l’exode pour les uns, à qui on avait laissé le choix entre la valise et le cercueil, et pour les autres, ces harkis algériens qui croyaient en la France, des massacres n’ayant rien à envier pour la cruauté à ceux de Daesh.

Les associations anti-racistes de tout poil ne se sont même pas rendu compte que les Harkis rapatriés étaient présents et honorés à cette manifestation de Béziers. Mais il y a des gens qui « n’aiment pas la France », dites-vous. Il y a ceux-là et il y a les autres ? C’est clair, net, précis et définitif. Non, M. Valls. Il fut un temps où un vieux militaire a accepté le fait qu’il pût y avoir deux catégories de Français. L’on apposa alors un tampon avec la mention « juif » sur la fiche d’état civil d’une de ces deux catégories. Ceux qui connaissent un tant soit peu l’Histoire connaissent la suite et la fin de cette affaire…

Pierre Nespoulous